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Invité du mois: Un équilibre ville/nature paradoxal par Bruno Morleo

Mercredi, mars 9th, 2011

Ainsi soit-il, tel un paradoxe urbain, la ville est à la fois grande créatrice de richesse et grande consommatrice d’écosphère. Alors voilà, comment arriver à ce que les expressions « ville durable », « ville écologique » ou encore « ville nature » ne soient pas perçues comme des oxymores de la langue française ?

La croissance urbaine constitue un défi majeur pour l’humanité car, faute d’être maîtrisée, elle peut être à l’origine de dysfonctionnements et de crises considérables tant sur le plan social qu’environnemental. Les villes centralisent la majeure partie des flux d’énergie, de ressources et flux humains. En retour, celles-ci sont productrices de nuisances et de déchets qu’elles déversent dans l’arrière-pays.

Ainsi, il est extrêmement difficile de ne pas générer des paradoxes urbains lorsqu’il s’agit de traiter à la fois de la ville et de la nature, de l’économie et du bien être social. Jusqu’ici rien de nouveau, mais une petite introduction en guise d’état des lieux ne fait jamais de mal.

Le métabolisme urbain

Aujourd’hui, il est possible de réutiliser nos déchets afin de produire de l’énergie primaire. Le contrôle des flux entrants et sortants des services urbains de la ville (transport, déchets, eau, énergie) est aussi appelé : « métabolisme urbain ». Marie-Françoise Guyonnaud et Mélanie Berland de la fondation Fondaterra en discute en détails dans le dixième numéro du magazine Géoscience, paru en décembre 2009. Lisez plutôt :

« Les théoriciens ont mis au point la notion de métabolisme urbain qui constitue un ensemble de transformations et de flux de matière et dʼénergie intervenant dans le cycle de vie dʼune zone urbaine. La ville est alors représentée comme un écosystème qui gère ses entrants et ses sortants par la régulation, ainsi qu’une ‘unité métabolique complexe avec un ensemble dʼentrées (matières premières, produits semi-finis, produits alimentaires, etc.), de transformations (de ces matières, produits semi-finis, etc.) et de sorties (produits manufacturés, déchets gazeux, liquides et solides, etc.)’ Cet écosystème, composé de sous-systèmes, concentre un nœud de transferts de flux de matière et dʼénergie quʼil utilise et transforme pour satisfaire ses besoins, maintenir sa stabilité ou étendre son influence. Ces flux sont dégradés sous forme de déchets, de nuisances et d’énergie dissipée [Bochet et Cunha (2003)]. »


Schéma de principe d’un Métabolisme Urbain, Hammarby Sjöstad – Stockholm

Et quand la talentueuse agence d’architecture et d’urbanisme « Bjarke Ingels Group (BIG) » s’intéresse au sujet d’équilibre ville/nature, ça donne ça :

« What if we could design a society where the more energy you spend, the more energy you get ? » Bjarke Ingels.

L’idée est de penser à une écologie génératrice de progrès et non de régression. Et oui, trop souvent les campagnes publicitaires ou les collectivités territoriales nous donnent le sentiment d’être les grands coupables du réchauffement climatique. Selon eux, il suffirait d’éteindre la lumière, de fermer l’eau du robinet pendant le brossage des dents ou autres actions de type locale et individuelle, sensées, à grande échelle, jouer un rôle majeur dans la protection de l’environnement. Mais soyons réalistes, la pensée « every little things help » ne résout que des problèmes locaux et nous permet uniquement de vivre plus « sainement » et non plus « durable ». En effet, selon David McKay, physicien de l’université de Cambridge (Grande-Bretagne), il ne faut pas se laisser avoir par “the myth that ʻevery little helps’. If everyone does a little, weʼll achieve only a little”.

Imaginez donc un monde où ce n’est plus à l’individu de s’adapter au développement durable, mais aux urbanistes et architectes de créer des buildings ajustés. Une société où plus on utilise d’énergie, plus elle est disponible. Le leitmotiv de Yes is More, catalogue édité par BIG est « don’t feel guilty, enjoy more ! ».


« 10 commandements of good consumption » tiré du livre « Yes Is More », Bjarke Ingels Group.

Autrement dit, « plus t’en mets, plus t’en as », pour paraphraser le célèbre slogan.

Une écologie vulgarisée

Et puis, il y a ceux qui préfèrent utiliser le préfixe « éco » sur tout ce qui bouge prétendant être au profit du développement durable. Eco-quartier, éco-ville, éco-participation, achats éco-responsable, etc. . L’éco-logie ou la nouvelle éco-nomie du business rentable.

En effet, quand on lit l’article « Mafia écolo : l’argent sale des énergies propres » par Giacomo Rosso, on comprend un peu mieux comment l’énergie a la capacité de devenir, je cite « un investissement sûr pour l’argent sale ». Lisez plutôt :

« La vieille mafia des parrains Corleone, celle du grand écran, celle qui engrangeait de l’argent uniquement grâce aux jeux de hasard, à la prostitution ou au trafic de drogue, a disparu depuis un moment. Le 14 septembre dernier, l’enquête de la section anti-mafia de la police italienne a conduit à la saisie de biens d’une valeur totale de plus d’1,5 milliard d’euros (éoliennes et immobilier de luxe), propriétés de l’entrepreneur sicilien Vito Nicastri, connu sous le nom de « Seigneur du vent ». Proche, selon la DIA (Direction d’enquête anti-mafia), du grand fugitif mafieux Matteo Messina Denaro, il aurait installé de nombreuses éoliennes dans l’île afin de blanchir de l’argent et d’obtenir de considérables financements européens. Les affaires sales liées à la construction d’énormes installations solaires et éoliennes représentent un business qui ne concerne pas seulement le sud de l’Italie. Des enquêtes très similaires ont été lancées aux îles Canaries, en Corse, en Roumanie et en Bulgarie. »

Sacrés mafiosi… Ceux-ci, au même titre que les pubs de constructeurs automobiles de « green-washing », seraient bien capables de pourrir notre vision de l’écologie et des sources d’énergies renouvelables.

Indignons-nous !

Alors indignons-nous, chers amis, l’image du développement durable est réellement vulgarisée, banalisée voire repoussée. Indignons-nous contre le « green-washing » habituel, les mafiosi, les Grands Norman, Franck et Jean, vecteurs de paradoxes urbains quand il s’agit de traiter à la fois la ville et la nature ou, plus exactement, la ville et l’écologie.

En effet, doit-on continuer de penser sur la voie toute tracée par Norman Foster et son nouveau jouet « Masdar Initiative », dont le spot le dit lui même : « made for the best people in the world » ? Nos futurs jobs, c’est aux Émirats Arabes Unies que nous les trouverons ? Ou devons-nous plutôt profiter de notre époque pour changer radicalement nos modes de vie et de pensée ?

Ainsi soit-il, la ville a, de toute façon, sans arrêt servi de source d’inspiration pour la qualité de ses paradoxes urbains. Allez comprendre.

Bruno Morleo
d’Urbanews.fr